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Le garçon du balcon, qui jamais ne descendait

Une observation d'enfance dans une petite ville de Turquie est devenue l'origine silencieuse de la carrière en neurosciences de la docteure Dilek Colak

Reports and Proceedings

Genomic Press

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Dilek Colak, PhD, Weill Cornell Medicine, Cornell University, USA.

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Credit: Dilek Colak

Il y avait un garçon, sur un balcon, à Sakarya. La docteure Dilek Colak, qui dirige aujourd'hui un laboratoire au Weill Cornell Medicine où l'on observe des organoïdes cérébraux humains de la taille d'une lentille, a grandi de l'autre côté de la rue. Le garçon avait une maladie mentale. Il regardait les autres enfants jouer. Il ne descendait pas. Des décennies plus tard, dans un Entretien Genomic Press paru ce jour, la docteure Colak nomme cette unique observation d'enfance comme la graine silencieuse de tout ce qui a suivi.

“Bien que j'aie oublié les visages de la plupart de mes amis d'enfance, jamais je n'ai oublié ce garçon qui se tenait toujours à l'écart. Cette observation précoce, silencieuse, de son isolement m'est restée. Elle a fini par fonder mon intérêt scientifique pour le cerveau et m'a portée vers une carrière en neurosciences.”

Des récoltes de noisettes aux organoïdes cérébraux humains

La docteure Colak est née à Sakarya, ville de la rive de la mer Noire dans le nord de la Turquie. Jusqu'au lycée, elle a grandi dans une petite ville entourée d'animaux de ferme et du parfum des noisettes au moment de la récolte. La curiosité née là-bas l'a menée, avec le temps, jusqu'à l'Institut Max Planck de Neurosciences et au Helmholtz Center Stem Cell Institute de Munich, où elle a soutenu une thèse sous la direction de la docteure Magdalena Götz, sur la logique cellulaire du développement cérébral. En 2009, elle traverse l'Atlantique pour un postdoctorat dans le laboratoire du docteur Samie Jaffrey, au Weill Cornell Medicine.

Le départ lui a semblé impulsif. Elle craignait de suivre la ville plutôt que la science. Elle se trompait, et cette erreur a défini sa vie.

“J'étais enthousiaste à l'idée de réorienter mon travail vers la neuroscience moléculaire dans le laboratoire Jaffrey, mais je m'inquiétais que mon choix relevât davantage du désir de vivre à New York que d'une évaluation équitable de toutes mes possibilités. Or il s'est révélé déterminant : non seulement le laboratoire Jaffrey m'a donné la formation à l'origine de mes découvertes les plus importantes et le socle de mon propre laboratoire, mais c'est aussi là que j'ai rencontré mon mari et fondé ma famille.”

Au sein du laboratoire Jaffrey, la docteure Colak a mis au jour un mécanisme de silenciation dirigé par l'ARN, impliqué dans le syndrome du X fragile. Cette découverte a recomposé ses ambitions. Une paillasse de laboratoire ne suffit pas, à elle seule, à transformer une intuition moléculaire en traitement. En 2015, elle fonde sa propre équipe. Elle est aujourd'hui professeure associée au Feil Family Brain and Mind Research Institute et au Gale and Ira Drukier Institute for Children's Health, double rattachement qui la place à l'interface entre la neuroscience moléculaire et la médecine pédiatrique.

Ce que l'excellence scientifique laisse de côté

Les travaux actuels de la docteure Colak portent sur la manière dont les astrocytes, cellules non neuronales, et les voies de dégradation de l'ARN régulent la fonction cérébrale et le comportement. L'autisme et la schizophrénie sont les pathologies qu'elle souhaite le plus comprendre. Son équipe associe des modèles murins génétiquement modifiés à des organoïdes cérébraux dérivés de cellules souches humaines. L'objectif est de définir ce qu'elle nomme les signatures moléculaires de ces troubles, de voir comment les ratés de la synthèse protéique locale et de la communication d'une cellule à l'autre finissent par affleurer, en bout de course, sous la forme des comportements qui amènent les patients et leurs familles en consultation.

Quand on lui demande ce qu'elle aime le plus dans la direction d'un laboratoire, elle répond sans détour.

“Ce que j'aime le plus, c'est la possibilité de remettre en cause des dogmes installés depuis longtemps et d'enquêter sur des champs de recherche négligés.”

L'entretien donne à penser qu'elle le pense vraiment. Quand on lui demande ce que la communauté scientifique devrait examiner d'elle-même, elle propose une critique aiguë de la manière dont le mérite est aujourd'hui comptabilisé.

“L'excellence scientifique se mesure souvent à travers une lentille étroite qui survalorise les revues à fort impact et la science fondamentale quantitative, fréquemment au détriment d'une recherche localement pertinente et de l'expertise clinique. Une véritable transformation suppose d'aller au-delà de ces métriques réductrices, vers des cadres holistiques accordant la priorité au jugement qualitatif des experts et aux multiples retombées sociétales de la recherche mondiale.”

Ce n'est pas une position confortable au sein d'institutions qui se classent encore elles-mêmes au facteur d'impact. Il faut noter qu'elle est défendue par une scientifique formée par Max Planck, Helmholtz et Weill Cornell.

Une peur intime, dite simplement

La docteure Colak considère comme sa plus grande réussite d'avoir franchi des barrières systémiques et un manque de moyens pour accéder à l'enseignement supérieur, et d'avoir trouvé à l'étranger les opportunités qui ont permis de bâtir, en parallèle, la science et la famille. Ses héroïnes sont des pionnières. La personne vivante qu'elle admire le plus est Malala Yousafzai. Ses occupations préférées sont les voyages, la course à pied et le ski. Elle vit à Tenafly, dans le New Jersey.

Interrogée sur sa plus grande peur, elle ne va pas chercher l'abstraction.

“Je porte en moi une peur silencieuse, persistante, celle d'une histoire inachevée. Celle de ne pas être là pour voir mes enfants devenir adultes.”

C'est une de ces phrases qui pèsent autrement sur la page lorsqu'on se rappelle que son laboratoire est construit autour du cerveau des enfants.

Sa devise est tout aussi nette. Apprécier ce que l'on a en travaillant à ce que l'on veut. Si elle pouvait choisir, elle vivrait dans une petite ville méditerranéenne. Elle conserve avec soin des photographies non numériques de son enfance, le jean de ses années d'université et les premiers dessins et vidéos de ses filles. Dans sa propre description, elle se dit déterminée et énergique, occupée à devenir un peu moins perfectionniste, pour que le temps porte plus loin.

Quelque part dans tout cela, le garçon du balcon regarde encore.

L'Entretien Genomic Press de la docteure Dilek Colak fait partie d'une série plus large intitulée Innovators and Ideas, qui met en lumière celles et ceux qui se tiennent derrière les avancées scientifiques les plus marquantes du moment. Chaque entretien de la série mêle recherche de pointe et réflexions personnelles, et offre au lecteur une vision d'ensemble des scientifiques qui dessinent l'avenir. En joignant l'attention portée aux réalisations professionnelles à l'éclairage personnel, ce format invite à un récit plus riche, qui à la fois retient et instruit. Il sert remarquablement bien les profils explorant l'empreinte d'une chercheuse ou d'un chercheur dans son domaine, tout en touchant à des thèmes humains plus vastes. On peut consulter de plus amples informations sur les figures de proue et les talents émergents de la série Innovators and Ideas sur notre site dédié aux entretiens : https://interviews.genomicpress.com/.

L'Entretien Genomic Press paru dans Genomic Psychiatry, intitulé "Dilek Colak: How do glial cells achieve multiple functions, and how do they contribute to neurodevelopmental and neuropsychiatric diseases?", est disponible librement en accès ouvert à compter du 5 mai 2026 dans Genomic Psychiatry, à l'adresse suivante : https://doi.org/10.61373/gp026k.0033.

À propos de Genomic Psychiatry :

Genomic Psychiatry: Advancing Science from Genes to Society (ISSN : 2997-2388 en ligne et 2997-254X en version imprimée) incarne un changement de paradigme parmi les revues de génétique, en tissant les avancées de la génomique et de la génétique avec les progrès accomplis dans tous les autres champs de la psychiatrie contemporaine. Genomic Psychiatry publie des articles médicaux de la plus haute qualité, issus de l'ensemble du continuum qui va des gènes et des molécules aux neurosciences, à la psychiatrie clinique et à la santé publique.

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